Retour sur le bodylab III – à propos du corps normé

1)      Objets et Images

Je trouve très intéressante et très riche l’exploration à partir d’objets qui peut prendre de multiples orientations (objets détournés du quotidien, exploration sensible, construction ou structuration d’un espace, corps-objet, etc.). Au cours des deux premiers ateliers de ce laboratoire, j’ai particulièrement apprécié le travail avec les ballons.

Il me semble que le ballon rempli d’eau chaude (à la température du corps) m’apprend quelque chose sur mes propres organes (poids, densité, matière, mouvement…). Une relation se tisse entre ce qui est à l’intérieur et ce qui est à l’extérieur. Il n’y a pas de recouvrement entre le ballon et mon foie, mais à travers l’expérience sensible, un peu de mon foie passe dans le ballon et vice versa. C’est depuis cet écart et ce dialogue entre image et sensation, que s’invente un nouveau geste et un nouvel état de corps.

Nous avons également explorer la danse des organes, sans avoir recours à un objet extérieur mais en partant de nos seules représentations des organes. Or, si certaines images possèdent des dimensions sensibles, physiques et mentales offrant une réelle possibilité d’habiter son corps, de ne pas faire « comme si » mais réellement de « devenir » (devenir plante, devenir taupe, devenir sable), d’autres en revanche ne me mettent pas en mouvement.

Ce fut notamment le cas pour la danse des liquides (sang, LCR, plasma…) auquel nous a invité Thomas lors de la deuxième séance de ce laboratoire. Je repense aussi à une expérience vécue lors d’un atelier de butô, où notre cœur devenait de verre et se brisait… ou à une autre exploration où était convoquée l’image du taureau. Je bute alors sur le mot et tout d’un coup ça devient cérébral. Le mot ne fait plus image. Je me demande quelles en sont les raisons (pourquoi tel mot résonne et m’émeut tandis que tel autre reste à l’état de consigne abstraite ?). Il n’y a alors plus de va-et-vient entre images, sensations, perceptions et mouvements.

 

2)      Mon corps normal

Mon corps normal, c’est mon corps « (…) beau, limpide, transparent, lumineux, véloce, colossal dans sa puissance, infini dans sa durée, délié, invisible, protégé, toujours transfiguré ». Je me suis rendue compte, notamment lors de l’atelier de rolfing avec Statis, que mon corps normal était celui dont parle ci-dessus Foucault dans Le corps utopique.

Mon corps n’est pas dans son état « normal » lorsque je ressens de la fatigue (jambes lourdes), de la douleur (contractions musculaires, tensions, courbatures, mal de ventre ou maux de tête…), lorsque mes sensations sont « mauvaises ». Et pourtant mon corps réel est lui souvent contracturé, courbaturé, fatigué… Mon corps normal n’est donc pas présent puisque je suis ailleurs (soit dans le souvenir de ce corps sans blessures, soit dans la projection future de l’amélioration de son état).

Le toucher d’un partenaire est alors ce qui, avec une incroyable rapidité, me ramène à mon corps présent. Il me permet de sortir du jugement et du contrôle et d’ouvrir mon champ attentionnel à ce qui advient dans l’instant.

A lire sur ce thème le très bel article de D. Gorman sur les habitudes circulaires et la manière de leur échapper, qui m’avait été recommandé par Matthieu.

 

3)      La norme et le cadre

Malgré l’intérêt pour les nombreuses propositions faites par les différents intervenants au cours de ces cinq ateliers, j’ai eu du mal à faire le lien entre ces interventions et leur inscription dans la thématique générale de ce laboratoire : le corps normé.

Très influencée par ma lecture du moment (« Jeu et réalité » de D.Winnicott) mais qui n’est pas sans rapport avec la thématique, les références des intervenants et des commentaires postés sur le blog, je pourrais peut-être aujourd’hui percevoir le lien entre ces interventions dans la proposition de cadres – espaces potentiels d’exploration et d’expérimentation permettant à la créativité de se développer.

Pour Winnicott, l’espace potentiel est « une troisième aire d’expérience », ni intérieure (réalité psychique interne), ni extérieure au sujet (réalité externe du monde), peuplée par les objets transitionnels, puis les jeux symboliques de l’enfant. Cet espace sera plus tard occupé par l’ensemble des productions culturelles.

C’est depuis l’espace extérieur que s’impose la normativité sur les corps. Surexposé et mis à nu dans l’espace public, les images diffusées par la publicité et le marketing, mais aussi la science et la médecine contemporaine modèlent les corps. Elles lui imposent des normes à respecter suivant les canons d’une beauté standardisée (corps jeune, svelte, bronzé, dénudé, lisse, en pleine santé…).

Peut-être que tout l’enjeu des séances de ce laboratoire aura été alors de créer et de proposer des cadres où les normes puissent être déjouer, transformer, détourner, ré-inventer ensemble dans l’expérience partagée. Le cadre n’est pas la norme… Il est ce qui permet à chacun d’avoir confiance dans le groupe et de déployer sa propre créativité. Odilon, Madeleine, Statis, Thomas, ont ouvert, chacun à leur manière, un espace d’exploration, de jeu et de création. Un espace intermédiaire où questionner le corps normal en habitant son corps présent.

 

Merci beaucoup aux différents intervenants. Merci beaucoup à Matthieu et Asaf. Je persiste néanmoins à penser, comme suite au dernier bodylab, qu’un peu plus de préparation en amont eut été bénéfique pour faire les liens et les transitions entre les différents cadres proposés par les intervenants…

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