Quelques réflexions (en amont et en aval)

Merci à Romain (Dr. Romain) pour avoir rappelé le texte de Canguilhem sur “Le normal et la pathologique”. J’avais pensé d’y faire référence pour l’ouverture de l’atelier (euh…séminaire de recherche?…cours?…on verra bien), car au sujet du “corps normé”, de la norme, de la “normativité” ou de la “normalisation”, il y a tellement de distinctions à faire.

Avec Thomas on a été de l’avis qu’il fallait réduire les discussions pour avoir un peu plus de temps, ou un peu de consistance si petite soit elle, pour l’exploration. Or, je crois qu’on est restés tous un peu sur notre faim: aussi bien au niveau des nourritures ‘théoriques’ que ‘pratiques’.

Mais peut-être il faut d’emblée s’accorder sur la proposition.

S’agit-il de “délivrer” une pratique – ici la méthode BMC – en faisant abstraction de cette interrogation initiale (qu’est-ce qui travaille, implicitement ou explicitement, sa version de la corporéité?) pour que les participants reconstruisent, à partir de l’exploration, les effets émanant d’une norme ou d’un idéal du “corps BMC”?

Ou bien on peut imaginer que cette interrogation soit intégrée à une réflexion de/sur la pratique, dans les termes d’une critique d’usage – qui se révèle indispensable pour articuler les dimensions éthiques, et potentiellement politiques, d’un travail sur le corps?

Ou encore, troisième option: on peut aborder la problématique de la norme du versant des rapports qu’une méthode déterminée entretient avec différents systèmes de valeurs et ordres de discours (et là je mélange: sciences, croyances, idéologies, cultures, voire économies…).

Avec Thomas, nous avons choisi de tenter les trois versions. Et tout d’abord, en prenant comme point de départ la question, bien épineuse, de l’anatomie…La proposition de travailler sur le système des organes s’explique par ça: que l’invention des organes, outre à dériver d’une histoire de l’anatomie comme dissection de cadavres, inaugure plus encore la construction du corps à l’âge moderne. Un corps qui, suivant les réflexions de Foucault et celles de Beatriz Preciado, philosophe espagnole, est déterminé par un régime disciplinaire (et donc: compartimenté, chaque organe étant assigné à une fonction, chaque fonction relevant d’un rôle symbolique et politique dans l’économie capitaliste) et biopolitique (de la discipline, la modernité passera au contrôle des individus, en assignant places, identités sexuelles, “normes biologiques”, etc. ou encore en isolant un individu/sujet de l’environnement culturel/social/économique…pour étayer différentes formes d’universalismes – ethnocentrisme, physicalisme, etc…).

Donc, on voulait mettre en tension ce régime de représentations de l’anatomie dont le BMC se sert, avec l’ordre des imaginations et des imaginaires qui se créent à partir de là: jusqu’à quel point l’image “surdétermine” l’expérience? Y a-t-il un écart entre image et sensation, pour que dans cet écart vienne justement se loger une invention du geste (et de la corporéité) qui puisse ouvrir d’autres trajectoires? Quel est le statut d’une image anatomique dans le BMC? Et de quelle anatomie s’agit-il, s’il y a une hybridation de représentations pré-modernes, modernes, et même extra-occidentales…

Du coup, on s’est dit que le fait d’esquisser une “généalogie” anatomique, pourrait peut-être utile à des réflexions et des expériences ultérieures…

Quant à savoir si on peut s’autoriser de la théorie dans un (euh…séminaire? atelier? cours?), je serais un peu plus mitigée quant à séparer les champs. En tant que praticien.ne, si je faisais l’économie d’une réflexion théorique, je me sentirais fort idiote : et s’il s’agit, en tout cas, d’inventer une pratique à partir de méthodes existantes (au lieu d’appliquer une méthode sur un contexte), c’est bien l’ensemble des gestes et des discours qui viennent produire l’expérience. Pour le dire en d’autres mots, il n’y a pas de méthode somatique “pure” ou orthodoxe, car de toute façon ces approches relèvent d’un montage ou re-montage subjectif, au plus près des questions qui “nous” travaillent.

Ou alors, on peut faire le jeu de fournir un “pur atelier BMC” et voir qu’est-ce qu’il se passe. Mais j’avoue que personnellement cela m’intéresse moins, et je vois pas trop à quoi ça ressemble…Je crois que les savoirs somatiques ont un statut très singulier: le discours varie sensiblement en fonction de ses usages potentiels, et réciproquement l’usage se modifie en fonction des discours qui l’infléchissent, sans pour autant que ces deux moments puissent se superposer systématiquement.

Désolée donc pour les déceptions. Moi-même, d’ailleurs, je n’ai pas été très convaincue de cette première expérience. J’attends donc de comprendre mieux quelles sont les attentes pour jeudi prochain.

 

Carla

One thought on “Quelques réflexions (en amont et en aval)

  1. Chère Carla,
    Bien d’accord avec toi sur l’articulation théorie/pratique : c’est une gageure qui je crois appartient encore aux somatiques de résoudre, pour une raison qui me semble vraiment propre aux discours qu’elles utilisent. Les somatiques sont quand même un des rares lieux où l’on essaye
    A LA FOIS (A) de donner des instruments pour le mouvement
    ET (B) de proposer une théorie de ses instruments.
    Le problème, évidemment, c’est que la théorie sur les instruments elle-même fait partie des instruments. Donc on a tout de même cette drôle de circularité ou d’inclusion spéculaire où
    B (théorie) pense A (“instruments”) auquel cependant il appartient.
    C’est d’autant plus casse gueule quand on se met à partir d’une interrogation sur le corps “normé”, parce que du coup, on est conduit à se placer dans
    (C) une position critique à l’égard de toute théorie du corps (anatomie traditionnelle, mais aussi anatomie BMC)
    Or, par principe, tout énoncé ou discours étant considéré par les somatiques comme agissant sur le corps (“normant” le corps en le nommant),
    C (critique) pense B qui pense A, auquel C et B appartiennent…
    On n’en sort pas!
    Bon, toutes ces remarques de joyeuse logique inclusive pour dire que : il semble que les somatiques court-circuitent la manière habituelle de situer la théorie, qui n’est plus, dans ces pratiques, une réflexion “au-dessus”, mais une espèce de surréflexion, immanente à la pratique et qui la modifie au moment où elle se produit.
    Pas sûr que toute cette remarque clarifie quoi que ce soit, mais ‘fallait que ça sorte!
    Bien à toi,
    R
    PS: Remarque subsidiaire et technique sur la politique “disciplinaire” du corps anatomique. Je ne suis pas sûr d’être d’accord avec l’idée selon laquelle l’anatomie vésalienne instituerait une partition politique du corps par opposition aux représentations antiques du métabolisme. C’est tout de même oublier que la tripartition platonicienne des fonctions sociales (philosophes-gouvernants, guerriers, ouvriers) répondait déjà explicitement à une tripartition organique (cerveau, coeur, estomac), métaphore du corps qui avait déjà chez Platon pour fonction d’exprimer une forme de biopolitique (cf. notamment tout le délire hygiéniste dans les Lois).
    Si la partition anatomique vésalienne produit vraiment quelque chose de nouveau, à mon sens, c’est de référer le corps au cadavre, si bien qu’au moins formellement, la NORME anatomique pour comprendre le corps humain devient celle du corps mort disponible à la dissection. Hans Jonas dans The Phenomenon of Life va jusqu’à parler de l’institution au XVIème siècle d’une ONTOLOGIE DE LA MORT, c’est-à-dire d’une ontologie où la norme, c’est-à-dire l’évidence, est celle, sinon du cadavre comme chez Vésale, du moins celle du corps inanimé (comme dans les sciences physiques naissantes). La conséquence de cette ontologie de la mort est que du coup, c’est la vie qui devient inexplicable (alors qu’auparavant, le mystère était justement la mort, d’où le fait que toutes les philosophies antiques passent leur temps à essayer d’en rendre compte, ce qui fait d’elles des éthiques), ce qui va poser un paquet de problèmes jusqu’à la biologie contemporaine qui essaye encore de penser “l’émergence” de la vie SUR FONDS de mort (Bichat disait : la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort – pas sûr qu’on soit sorti de cette erreur).
    C’est je crois cette conséquence que les somatiques combattent (entre autres) en réinvestissant la part “énergétique” (c’est-à-dire vivante, mouvante) du corps.

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