Le normal et le pathologique.

Plein de choses que je voudrais dire, mais par manque de temps, je vais à ce qui me paraît le plus riche. Minute du Dr Romain, si vous permettez : petit point sur le concept de norme.

Y a un philosophe qui s’y est pas mal frotté, à ce concept, c’est Canguilhem (médecin, philosophe et historien des sciences, il consacre sa thèse de philo à un “Essai sur le normal et le pathologique”). Je vous mets un extrait d’un article qu’il en a tiré et qui résume bien le propos. Si vous voulez le tout de l’article, il se trouve dans La connaissance de la vie (chez Vrin), dont je peux vous envoyer un scan par mél.

« S’il est donc vrai qu’une anomalie, variation individuelle sur un thème spécifique, ne devient pathologique que dans son rapport avec un milieu de vie et un genre de vie, le problème du pathologique chez l’homme ne peut pas rester strictement biologique, puisque l’activité humaine, le travail et la culture ont pour effet immédiat d’altérer constamment le milieu de vie des hommes. L’histoire propre a l’homme vient modifier les problèmes. En un sens, il n’y a pas de sélection dans l’espèce humaine dans la mesure où l’homme peut créer de nouveaux milieux au lieu de supporter passivement les changements de l’ancien, et, en un autre sens, la sélection chez l’homme a atteint sa perfection limite, dans la mesure ou l’homme est ce vivant capable d’existence, de résistance, d’activité technique et culturelle dans tous les milieux.

Nous ne pensons pas que le problème change de forme quand on passe de l’anomalie morphologique à la maladie fonctionnelle, par exemple du daltonisme à l’asthme (…). De même qu’une anomalie morphologique, simple différence de fait, peut devenir pathologique, c’est-à-dire affectée d’une valeur vitale négative quand ses effets sont appréciés rapport a un milieu défini ou certains devoirs du vivant deviennent inéluctables, de même l’écart d’une constante physiologique (pulsations cardiaques, tension artérielle, rythme nycthéméral de la température, etc.) ne constitue pas en soi-même un fait pathologique. Mais il devient tel à un moment qu’il est bien difficile de déterminer objectivement et d’avance. C’est la raison pour laquelle (…) on ne peut déterminer le normal par simple référence a une moyenne statistique mais par référence de l’individu a lui-même dans des situations identiques successives ou dans des situations variées. Sur ce point, aucun auteur ne nous semble aussi instructif que Goldstein. Une norme, nous dit-il, doit nous servir à comprendre des cas individuels concrets. Elle vaut donc moins par son contenu descriptif, par le résumé des phénomènes, des symptômes sur lesquels se fonde le diagnostic, que par la révélation d’un comportement total de l’organisme, modifie dans le sens du désordre, dans le sens de l’apparition de réactions catastrophiques. Une altération dans le contenu symptomatique n’apparaît maladie qu’au moment ou l’existence de l’être, jusqu’alors en relation d’équilibre avec son milieu, devient dangereusement troublée. L’environnement devient pour l’organisme modifié inadéquat ou périlleux. C’est la totalité de l’organisme qui réagit « catastrophiquement » au milieu, étant désormais incapable de réaliser les possibilités d’activité qui lui reviennent essentiellement. L’adaptation à un milieu personnel est une des présuppositions fondamentales de la santé. »

 

G. Canguilhem, « Le normal et le pathologique », repris in La connaissance de la vie, Paris, Hachette, 1952 ; rééd. Vrin, 1965, pp. 163-164.

Voilà, c’est dense, mais à mon sens la thèse centrale de Canguilhem est exprimée ici, à savoir : la norme ou la normalité, et inversement le pathologique ou la maladie, ne peuvent jamais appartenir à un regard extérieur. Il n’y a que le sujet malade qui peut savoir s’il est malade : si vous n’avez aucun symptôme et qu’un toubib vous fait un scanner et vous dit “vous avez un cancer”, c’est au mieux un pronostic, ie vous allez morfler, mais pas un diagnostic, c’est-à-dire que ça n’a en toute rigueur aucune valeur descriptive.

Mais alors, c’est quoi la norme ? C’est ce dont je suis capable avec mon milieu, c’est-à-dire : dans quelle mesure je suis capable de me transformer, ou de transformer l’extériorité, pour être dans une relation d’homéostase (d’équilibre) avec le milieu. Du coup, Canguilhem définit la santé comme “pouvoir normatif”, c’est-à-dire comme une capacité à “dicter les normes”, à dire ce qui est normal. Inversement, le pathologique va pouvoir se définir comme “défaut de normativité”, c’est-à-dire incapacité à s’adapter au milieu, incapacité au changement (par exemple : vous avez un rhume, vous “ne pouvez rien avaler” d’autre que des soupes, ou du rooibos / votre “norme” est pour ainsi dire donnée de l’extérieur, et vécue comme extérieure).

Bon alors là dedans, où se situent les somatiques ? A mon sens, je dirais que leur enjeu est de renforcer le pouvoir normatif des sujets en les dotant d’instruments pour nommer et expérimenter des lieux du corps usuellement vécus comme muets.

Mais je laisse la discussion ouverte car je cours faire des courses.

3 thoughts on “Le normal et le pathologique.

  1. cher collegue, deux points de ma part : 1. le champs médical a élaboré une conception particulière du “normatif” et à mon avis pour tirer des liens avec le champs de somatics ( qui a toujours était à la marge) et lui appliquer le même modèle d’analyse/lecture est fort problématique, 2. concernant le concept “bodylab”, selon mon ressenti et attentes : les deux y sont “body”+”lab” 🙂

    • Je comprends l’objection, mais je ne crois pas qu’on puisse dire que Canguilhem appartienne au champ médical en un sens restreint (ou alors, il faudrait dire que Foucault appartient au champ carcéral…). En amont, Canguilhem est très influencé par le psychologue de la Gestalt Kurt Goldstein, que Merleau-Ponty notamment lira aussi avec attention, et qui donnera lieu à une branche des somatiques sous la forme de la psychologie gestaltiste (par exemple présente au début de la carrière d’Halprin). Et en aval, Canguilhem est le maître de Foucault, dont le travail sur le concept de normes (cf. notamment le cours au collège de France sur “Les anormaux”) est en gros celui dont on continue d’hériter aujourd’hui après qu’il a été repris par les gender studies américaines. Donc on est quand même loin d’être, avec Le normal et le pathologique, dans un discours “reçu”.
      Indépendamment de ce point historique, je crois que l’idée de Canguilhem selon laquelle la norme est une “allure de vie” qui a d’abord un sens subjectif est tout sauf étrangère aux somatiques, et que son rappel incessant de 1/ l’interaction vivant/milieu pour distinguer le normal du pathologique, 2/ l’idée que c’est au patient d’abord qu’il appartient de dire la maladie, car elle est relative à la vie qu’il mène, renvoie en tous cas pour moi fortement à l’expérience que je fais des somatiques dans ma pratique.

  2. oui, bien d’accord, en fait je voulais dire que même les modèles écologiques appliquées au somatics (très souvent) ont des limites (je m’en suis servie dans mes premiers articles d’ailleurs!), mais nous en discuterons à la prochaîne séance, bises

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s